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Olivier Abel. Dieudonné : la confusion des genres

L’affaire Dieudonné est certainement une baudruche, dont plus personne bientôt ne parlera plus, mais à son occasion nous pouvons réfléchir sur quelques évolutions récentes du paysage de l’opinion publique. Depuis les Lumières, nous vivons dans un monde où la société civile doit prendre la place des églises. J’entends ici par société civile une société où la liberté d’opinion est la règle. Kant écrivait : « penserions nous beaucoup, et penserions nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leur pensée et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer pleinement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser ». Cette exigence éthique ne saurait cependant être interprétée séparément des modalités techniques de l’époque, car l’accélération et la massification des communications avec l’internet nous placent dans un monde bien différent de celui qui était le cas à la fin du 18ème siècle (...)

 

Marc-Olivier Baruch. Histoire, humour et liberté d'expression. Retours sur "l'affaire Dieudonné.

Replaçons-nous quelques années en arrière. Comme, pour le meilleur et le moins bon, je lis Le Monde tous les jours, il n'y avait pas de raison que, le 19 décembre 2006, je ne tombe pas sur l'entrefilet ci-dessous :

Bruno Gollnisch, le délégué général du FN, et Jany Le Pen, l’épouse du président du Front national, assis dans le carré des VIP tout près de Roland Dumas, ancien ministre des affaires étrangères de François Mitterrand : le spectacle, lundi 18 décembre au Zénith à Paris, était autant dans la salle que sur la scène. Dieudonné jouait son dernier sketch Dépôt de bilan. L’occasion pour lui de recevoir ses amis. Les anciens comme les nouveaux. […] Tout ce petit monde a ri à gorge déployée en entendant Dieudonné parodier les derniers jours d’Hitler dans son bunker, en le voyant mimer un journaliste devenant d’un seul coup affable devant Roger Cukierman, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), ou en l’entendant évoquer une "hiérarchisation victimaire". Lorsque Dieudonné a revendiqué la "liberté de parole" pour le négationniste Robert Faurisson, la réserve de la salle a été de courte durée. Et l’hilarité a été générale au récit d’une histoire de Toto contestant "l’existence de chambres à air" (...)

Sabina Loriga. De l'humour historique.

J’aimerais commencer, de façon télégraphique, par deux brèves prémisses.

Tout d’abord, les vérités historiques sont des vérités sensibles et vulnérables, peut-être plus fragiles que les axiomes ou les découvertes scientifiques. En effet, l’histoire occupe un espace moyen, hybride, qui touche la vie quotidienne, marqué par ce qui est précaire, indéterminé et changeant. Etant donné que tout ce qui s’est effectivement produit aurait pu être autrement, les possibilités d’interpréter le passé sont très larges. De ce point de vue, la fragilité de la vérité historique « n’est que le revers de la troublante contingence de toute réalité factuelle ». Cette fragilité est à la base de ce que Hannah Arendt a appelé « l’arbitraire terrifiant ». Qu’est ce que l’arbitraire terrifiant ? C’est la transformation des vérités de fait en opinions. C’est ce qui permet de prendre presque n’importe quelle hypothèse et d’agir en faisant semblant que cette hypothèse est vraie, qu’elle marche. On pourrait dire que c’est la construction de pseudo-événements. Il s’agit d’un acte arbitraire, car il est fondé sur un étrange dédain pour les faits. Il est aussi terrifiant, car il risque de faire chavirer le sol sur lequel nous nous tenons : comme José Ortega y Gasset l’a écrit, si l’avenir est l’horizon de nos problèmes, le passé est notre terre-ferme, la base sur laquelle nous fondons notre faculté de jugement.Ensuite, les historiens professionnels n’ont pas l’exclusivité de l’interprétation du passé : il y a d’autres vecteurs de la mémoire sociale, tels que la littérature et le cinéma, en mesure d’enrichir notre compréhension historique. Pour cette raison, il faut éviter de rabattre la notion d’usage sur celle de manipulation ou d’instrumentalisation à des fins politiques (...)