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Lire aussi « L'Intraduisible » de Janine Altounian (3/3)

Janine Altounian ©
janine.altounian[at]free.fr

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Janine Altounian, L'Intraduisible. Deuil, mémoire, transmission, Paris, Dunod, 2005

 

INTRODUCTION § «Les traces sensorielles d’une joie douloureuse» (p. 6)

«J’évoquerai ainsi un épisode étrangement bouleversant du film d’Emmanuel Finkiel, Voyages (1999):

Il s’agit d’une fête de retrouvailles entre hommes et femmes rescapés de la Shoah qui, dans une ambiance commémorative, se réjouissent d’être ensemble, en train de manger, boire, parler et danser comme s’ils formaient une «association d’anciens combattants» qui aurait réservé un local et un jour à cette fin. Pourquoi étais-je si bouleversée par un tel moment, tout compte fait, le seul joyeux de ce film éprouvant, si ce n’est parce que sa tonalité festive, sorte de comportement implicitement codé et recouvrant le souvenir des terreurs inoubliées, me rappelait brusquement ce que j’avais vécu, enfant, blottie dans cette chaleur particulière de la maison, lors de semblables commémorations de ma famille arménienne. Cette séquence qui m’est, en fait, bien familière, constitue pour moi comme une métaphore de cette «douloureuse joie» de vivre, transmise aux descendants des victimes, que ceux-ci se doivent, avant tout et durant toute leur vie, déchiffrer, dénouer, libérer de sa gangue émotionnelle explosive pour pouvoir, en y puisant, en extraire leur rapport singulier à leur propre vie. Il s’agit là, paradoxalement, d’une scène emblématique de gaieté - évidement à quelques infimes détails près - qui met en tension ce rapport en double-lien de leurs parents à la vie: double lien d’une joie douloureuse à être resté en ce monde, étroitement nouée à la tendresse encryptée d’une fidélité au monde des morts. C’est bien ce voile pudique d’une capacité d’adaptation aux exigences de la survie comme d’un consentement aux plaisirs de la socialité que les héritiers ont perçu inconsciemment dans leur enfance et dont ils auront, pour leur propre compte, à démêler la vitalité créatrice d’avec sa mélancolie mortifère. 

AVANT-PROPOS: Une méthode qui présente l’après-coup dans une position inaugurale

[…] mon itinéraire […] m’amena à écrire non pas en psychanalyste, historienne, sociologue, écrivain autobiographe, mais simplement en analysante devenue traductrice essayiste, traductrice en somme aux deux sens du mot, c’est-à-dire traductrice d’une langue à une autre, et traductrice amenant à l’écriture un passé traumatique infantile ou transgénérationnel qui ne disposait jusqu’alors pas de mots. En renvoyant d’ailleurs au livre de Claude Janin (A) qui montre comment le trauma opère une détransitionnalisation entre réalité psychique et réalité factuelle, j’aurais envie de dire que toute traduction est une entreprise de transitionnalisation. […] 

La matière même de mon propos induit donc qu’étant le truchement de parents sans voix ou sans assignataires, son écriture est avant tout un questionnement, la mise à l’épreuve, à défaut de miroir identifiant, d’une inadéquation. Il s’élabore dans une sorte d’asymétrie d’interlocution qui en appelle structurellement à la parole de l’autre, en tant que miroir et répondant - aux deux sens du terme -, comme si ça n’était qu’à partir de l’autre que pouvait s’énoncer une compréhension du soi, l’autre ayant seul vocation à innover précisément l’instauration d’un terrain inexistant jusque-là, le lieu d’une instance tierce ouvrant la place d’un dialogue avec autrui

TRANSMETTRE UNE SAGESSE / III. INSCRIRE LES RESTES (pp. 62 à 66)(B)

§ «Remémoration, traduction et transgression»

§ «Peut-on douter, devant les catastrophes actuelles, de la nécessité d’inscrire ce qui fut effacé ?»

«[...] il ne faut pas oublier d’ajouter qu’un tel type de remémoration structurante, engendrée par l’impact sur l’individu de la répétition d’une violence dans le champ collectif, constitue bel et bien une transgression: celle-ci m’obligeait en effet à prendre seule et dans une épouvantable angoisse, la décision d’une double transgression. Pour une fille, élevée de surcroît sous le poids des traditions orientales, cet acte de remise en mémoire représentait une transgression du respect filial dû aux corps des ancêtres assassinés dans le silence du monde, mais une transgression aussi vis-à-vis de l’ordre public du pays d’accueil, puisqu’il affichait une entière approbation à un acte terroriste qui, me semblait-il, aurait secrètement réjoui le père s’il avait été encore en vie. L’inversion que j’opérais dans le titre qui m’était réclamé, «Terrorisme d’un génocide», reliait la violence de ma remémoration à celle de la répétition qui l’avait provoquée.

Par la suite, comme ce Journal traumatique et néanmoins fondateur constituait un corpus intouchable exposant le corps traqué d’un père adolescent, il me fallait nécessairement en déplacer et médiatiser la lecture. Il s’instituait, à mon insu, en paradigme d’une réception d’autres figures parentales non advenues à leur propre parole (C), d’autres héritages scandaleux de l’Histoire. Cette posture d’engendrement symbolique des ascendants et de soi par une écriture, porte-voix de sujets en défaut d’eux-mêmes, constitue évidemment un exemple, parmi d’autres, de trajet menant des violences et transgressions politiques à la douleur de leurs inscriptions psychiques et textuelles.

L’arrière-fond historique de mon cas personnel n’étant bien sûr à prendre qu’à titre d’exemple pour les situations semblables relevant d’autres histoires catastrophiques, le témoignage de différents descendants- scripteurs induisait en moi la même injonction à mettre en mots leur réception douloureuse, afin d’abolir l’acuité d’une remémoration trop vive, afin de réduire par la répétition l’emprise du texte primordial interdit, lui, de tout commentaire. En donnant libre cours à une parole rendue muette, en inscrivant, dans l’Histoire du monde, ceux dont le destin a été effacé de leur propre histoire, l’écriture remémorait, mais avec l’atténuation du circuit psychisant, symboligène, libidinisant des mots, une transmission explosive traversant la filiation.

Malgré les conflits sanglants du monde qui remettent en cause tous nos repères, il est peut-être judicieux de remarquer qu’un certain type de répétition apparemment «terroriste» peut parfois se vivre en remémoration subversive, devenir l’événement moteur d’une écriture qui, elle-même, semble être terroriste à sa façon alors qu’elle relève au contraire d’une position de «résistance». Au cas où l’on ne pourrait plus, face aux dangers actuels des intégrismes incontrôlables, penser la métabolisation par l’écriture comme, entre autres, une forme d’évacuation et sublimation de la violence, au cas où cette issue serait désormais devenue caduque, les fondements mêmes de notre civilisation et la visée des perlaborations freudiennes s’en trouveraient alors anéantis

 

Notes

A.  Claude Janin, Figures et destins du traumatisme, Paris, PUF, 1996 [note de Janine Altounian]

B. Noter que cette étude accompagnait la parution en 2005 du tome XII  des Œuvres complètes  de Freud, psychanalyse, aux Presses Universitaires de France, où figure ce fameux texte avec la traduction établie par J. Altounian, P. Haller, D. Hartmann et l’équipe de révision de ces OCFP. Dans cet article, il s’agit d’une relecture du texte de S. Freud, «Remémoration, répétition, perlaboration», [Erinnern, wiederholen und durcharbeiten, 1914 , dans GW, X ; première traduction française par Anne Berman en 1953, que réfère Altounian]. Janine Altounian livre ici une analyse et un relevé des trente et une occurrences du radical «erinner-» (radical de «souvenir-remémorer» en allemand). Voir aussi : Janine Altounian, L’écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction, Paris, PUF, 2003 (dans l’article 1/3 de ce dossier, en note C, les débats constructifs (voire créatifs) de travail, allant et venant entre les traductions françaises et le texte de Freud en allemand sont évoqués, notamment à partir du dernier livre de Monique Schneider et son geste caractéristique, La détresse aux sources de l’éthique, Paris, Le Seuil, 2011). [note d’Isabelle Ullern]

C. Telles que les convoquent certains textes, entre autres, de Michael Arlen, Martin Melkonian, Eva Thomas, d’Annie Ernaux, Nigoghos Sarafian, Jean Améry, Albert Camus, Pierre Pachet, Peter Handke, travaillés dans Janine Altounian, «Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Paris, Les Belles Lettres, 2002, déjà cité dans les deux autres articles de ce dossier, et La Survivance / Traduire le trauma collectif (pré- et postfaces P. Fédida, R. Kaës), Paris, Dunod / Inconscient et Culture, 2000. [note d’Isabelle Ullern]

Paris, janvier - février 2012

Publié sur le site de l'Atelier international des usages publics du passé le 2 mars 2012