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Conversation avec Janine Altounian (2/3)

Entretien d'Isabelle Ullern avec Janine Altounian 

Janine Altounian ©
janine.altounian[at]free.fr

Isabelle Ullern ©  
i.ullern.w[at]gmail.com

Isabelle Ullern : Janine Altounian, merci pour cette conversation autour de votre travail. De façon circonstancielle, entre deux rencontres, notre échange a été replacé dans une actualité législative où, de nouveau, la question des usages publics du passé s’est imposée, ici à propos du génocide des Arméniens (cf. les deux autres pièces de ce dossier). Or tout cela est mis en jeu dans votre œuvre qui en opère une transmission à la façon originale d’une véritable traduction de l’héritage, tissée comme telle. Alors recommençons par votre œuvre et ses sources, si vous le voulez bien.

Pour regarder votre héritage également sous une autre lumière que celle qui reconnaît les victimes de catastrophes historiques, peut-on dire que vous êtes héritières de survivants ?

Janine Altounian : Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

IU. L’héritage que vous avez eu à traduire n’est-il pas tout autant une transmission de la puissance de survivre que celle du trauma du génocide ?

JA. Ah oui.

Vous savez, mes parents étaient très peu instruits. Mon père est allé à l’école jusqu’à 14 ans. Ma mère a connu une grande misère du fait de l’exil. Il leur a fallu faire avec des restes, «avec ce qu’on a», et cette transmission est quelque chose de très positif. On doit dire que j’ai grandi avec des parents, des gens qui avaient une certaine connaissance des urgences, un art de vivre, un art de conserver la vie… 

Ceux qui survivent, je crois que cela se passe en raison de deux facteurs : d’abord  celui de     la chance, chance d’avoir à manger, d’avoir ou de ne pas avoir suffisamment de force physique pour marcher tant de jours la tête sous le soleil,  d’échapper au regard du tueur ou du violeur, d’être ramassés par des Kurdes violents ou non, etc. Et si une telle infime petite chance demeure, alors ce qui joue, c’est l’amour de la culture, la fidélité à sa culture, aux valeurs de résistance qu’elle a transmises. Mais ça n’est de la chance que dans une infime mesure.

Mes parents ne parlaient évidemment jamais de cela. Mon père ne se plaignait jamais et s’il en parlait, c’était avec d’autres adultes, jamais avec moi. Ma mère non plus n’était pas dans la plainte, sauf à déplorer psychologiquement la fille que j’étais ou n’étais pas selon l’éducation des jeunes filles arméniennes. Elle exprimait surtout son expérience de la pauvreté et l’insécurité qu’elle avait connue en travaillant sans arrêt, pour vouloir retrouver sans doute inconsciemment un niveau de vie inverse à ce trauma de grande misère et d’insécurité qui avait marqué son enfance.

IU. Cette transmission, elle s’est faite par immersion dans la vie quotidienne, tout simplement si l’on peut dire, en cherchant à saisir l’atmosphère de cette «puissance positive» de «faire avec des restes dans la très infime chance de survie» ?

JA. Oui, par immersion dans la vie courante où un message implicite passe par tous les gestes et les propos des parents : «il faut rester Arménien».

IU. Pouvez dire un mot de la joie dans cette immersion, dont nous avions déjà parlé lors de notre précédente rencontre, cette joie que l’on refuse aux victimes, dont on les prive cruellement, cette joie qu’on oublie souvent d’évoquer quand on parle de l’héritage d’un génocide ? Et préciser ce que signifie le «reste»qui sonne aussi dans  «rester Arménien» ?

JA. La joie se sentait quand ils se retrouvaient entre Arméniens. Tout le monde arrive, les femmes ont beaucoup cuisiné … il y a une convivialité très généreuse. Les gens sont heureux de se retrouver et tout se passe dans ce partage. Rien n’est pourtant organisé particulièrement pour les enfants, et je devais m’ennuyer, mais dans mon souvenir je vois des scènes qui suggèrent  de la générosité, oui, qui renvoient à de la gaieté.

«Rester Arménien», c’est en «restant dans ce bain familial», travailler à l’école, bien sûr, et accéder rapidement à un métier relativement lucratif. Alors on pense aux professions libérales. Ma mère avait choisi pour moi le métier de dentiste, ce que je n’ai évidement pas voulu. Alors je peux dire que tout ce que j’ai pu faire du «reste», ce fut de convertir  cette injonction à ma manière, soit travailler pour reconstruire quelque chose.

IU. Pour en venir à la scène actuelle autour de la loi en train d’être soumise au vote au Sénat, sans en faire un objet de commentaires pour autant, pourriez-vous dire, toujours au regard de votre travail d’écrivain-analysant, ce que provoque la résurgence de la violence politique et «identitaire contre» dans le débat public à propos d’un projet de loi pénalisant la négation d’un génocide ? (cf. article 1/3 de ce dossier)

JA. Eh bien, vous l’avez évoqué dans les notes de travail que vous m’avez adressées, c’est en effet à cause d’un acte terroriste arménien (A) et pas seulement en fidélité à ma propre mémoire que j’ai publié l’écrit de mon père en 1982 (B). C’est un acte terroriste qui n’a fait aucun mort, soit un acte de type publicitaire. J’avais déjà à l’époque publié trois articles aux Temps Modernes, repris ensuite dans Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie (C), ce qui m’avait permis de rencontrer des intellectuels arméniens. J’avais pu ainsi faire traduire le récit de mon père, Vahram Altounian, «tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919».  Mais voilà  que dans le champ collectif, on parlait enfin de tout cela ! Qu’on en parle à la télé, dans les journaux, cela a provoqué en moi la sensation d’appartenir à la communauté arménienne, aux Arméniens, et pas seulement à un milieu familial clos. J’ai donc pu alors publier ce récit  sous le titre «Terrorisme d’un génocide». Sans cela, je n’aurais d’ailleurs pas eu l’opportunité de le publier, car Les Temps Modernes n’auraient pas accepté mon texte s’il n’avait pas eu un rapport avec l’espace collectif et politique.

Je vais vous raconter une anecdote : j’ai participé plus récemment à un entretien à trois personnes et un intervieweur pour une revue de psychanalyse qui publiait un numéro sur le thème «Pourquoi le fanatisme ?» (D). J’avais demandé en quoi j’étais habilitée à participer à cet entretien puisque je ne suis ni psychanalyste, ni spécialiste de telles questions. On m’avait répondu, «votre écriture, c’est de l’anti-fanatisme».

Durant l’entretien, un psychanalyste de renom a expliqué les différentes sortes de fanatiques existant parmi ceux qui dénigrent, rabaissent, agressent «fanatiquement» à longueur de propos, dont, hormis le fanatique savant, le fanatique de type névrotique et le fanatique de type psychotique ; l’un s’exprimant sans passage à l’acte et l’autre avec passage à l’acte, le fanatique de type psychotique étant quelqu’un qui passe à l’acte. Alors, j’ai demandé à ce psychanalyste, car j’étais du coup très embarrassée, s’il pouvait m’expliquer la chose suivante : au fond, j’avais pu publier le manuscrit de mon père grâce au passage à l’acte d’un fanatique de type psychotique en 1982. Pourtant, je ne suis pas du tout attirée ni ne recherche, moi, le passage à l’acte. Mais les psychotiques m’ont rendu un fier service ! Comment comprendre ou interroger cela ? J’en étais vraiment rendue très perplexe… (E)

Or, au moment de la retranscription de l’entretien enregistré, le mot psychotique avait disparu. Comme tout mon raisonnement tenait à ce terme, si le mot disparaissait, mon raisonnement n’avait aucun sens. J’ai téléphoné au responsable du numéro pour qu’on remette le mot et il a été remis.

Voilà en quoi, de cette étrange façon, les événements sur la scène publique ont une incidence : Je crois que la caractérisation du psychanalyste n’était pas fausse, or si moi, je ne pouvais pas accomplir cet acte, il  m’avait permis néanmoins quelque chose d’essentiel…

IU. C’est donc une «incongruence» qui fait brèche mais sans qu’on puisse sortir de la perplexité lorsqu’on le constate ?

JA. Oui, et cela rejoint ce que dit Alain Finkielkraut à propos de la loi de pénalisation de la négation d’un génocide (F) : il est contre, mais il reconnaît dans le même temps que cela fait apparaître quelque chose de la violence négationniste de l’Etat turc dont parle aussi l’historien turc Taner Akçam (G).

IU. C’est cette alchimie publique de la violence qui provoque aussitôt que ce que, dans  votre article paru en 2005, «Se dégager de l’emprise des violences, sans pardon ni vengeance»(H), vous appelez son «travail de métabolisation psychique». Vous dites que cette «métabolisation» permet qu’on s’«affranchisse» de la violence par ce que j’appellerais ici l’écriture publique, par exemple la vôtre, et que cet «affranchissement» est le moyen que la parole d’un héritier de survivants «pénètre l’espace démocratique». Au fond, vous considérez l’espace démocratique comme espace ayant vocation à favoriser de telles alchimies de «sublimation» entre violence et réplique psychique

Et cela me fait encore penser à un autre passage du même article : à un moment donné vous dites qu’à la violence répond la conviction, hétérogène à cette violence, qu’elle est «métabolisable» à rebours (vous diriez, vous, par «l’après-coup» au sens psychanalytique précis du terme, un sens non chronologique où la violence traumatique afflue et va peut-être permettre une construction, s’il y a «dialogue» psychanalytique»). A cette condition, donc, d’un rebours décalé entre le passage à l’acte fanatique et le passage à l’acte d’écriture, vous dites au fond que la violence publique engendre indirectement «le dialogue où l’altérité des partenaires se négocie».

Mais vous écrivez juste après ce passage que, «au cas où cette issue serait désormais caduque, les fondements mêmes de notre civilisation et la visée des perlaborations freudiennes s’en trouveraient anéantis.» Vous iriez jusqu’à la perte ou la dégradation excessive de la tension conflictuelle constitutive du «malaise dans la civilisation» par ce constat ?

JA. Oui, je suis très pessimiste concernant la «Realpolitik». Par exemple, Obama a promis pendant sa campagne électorale la reconnaissance du génocide arménien et il ne l’a pas fait parce que les Etats Unis ont des intérêts primordiaux en Turquie. C’est un fait. Je ne le discute pas. C’est toujours la force et le pouvoir qui comptent. Mais il reste un petit espace où des gens écrivent et pensent et transmettent la culture. Sauf si on pense que cela ne sert à rien… Mais, bon, ce petit espace perdure…

IU. Cela me fait penser à ce que vous disiez à propos de l’héritage des survivants tout à l’heure : quand seul le petit espace familial transmet qu’«il faut rester Arméniens». Aujourd’hui, l’espace public vous paraît fonctionner comme ce petit espace des restes.

JA. Oui, je trouve votre rapprochement particulièrement pertinent. Moi, si je ne veux pas me suicider, je suis obligée de vivre par rapport à mes valeurs, à ce que je peux faire de ma propre vie, c’est très égoïste mais, du coup, cette poursuite de la vie là est totalement fidèle à celle des survivants qui avaient la connaissance de ce qui est urgent.

Mon petit fils m’apprend que la culture générale est supprimée dans certaines formations de sciences politiques, parce qu’elle est considérée comme discriminante. Alors elle disparaît. Mais ce qui est discriminant, à mon sens, c’est tout le contraire, car la culture ne se transmettra alors que dans les familles privilégiées. Pour moi, ce qui m’a ouvert l’espace collectif, c’est justement la culture médiatrice, institutionnelle de l’éducation, celle de l’école de la République d’autrefois.

IU. Un dernier mot alors à propos de cet espace de la culture commune, médiatrice vers l’espace public de l’altérité, l’espace démocratique qui permet la métabolisation psychique et décalée de la violence. Toujours dans votre article sur le «dégagement de la violence», vous citez entre autres deux analyses de philosophie politique : une de Jacques Rancière, dans son livre La Mésentente, lorsqu’il  dit que «le litige politique […] n’est pas une discussion mais une interlocution qui met en jeu la situation même de l’interlocution» (I). Cela corrobore ce que vous dites sur la «métabolisation» dont nous parlions à l’instant.  A ce point de notre échange, je suis frappée que cette mise en jeu au delà de la raison, si l’on peut dire, donc à travers elle, nous renvoie à ce que vous évoquiez de la rencontre au fond «unheimlich» (= d’inquiétante étrangeté) entre la violence du psychotique et la publication de l’écrivain-analysant.

Et l’autre passage, sur lequel je me permettrai encore une question, si vous le voulez bien, est de Jean-François Lyotard, dans son livre Le Différend, passage qui éclairerait plus deux niveaux différents qui animent la réplique psychique à l’acte violent dans l’espace public, son processus de pensée «transformative» disons : «Dans le récit, écrit Jean François Lyotard, il faut [...] reconnaître [la dette], l’honorer, la différer. Dans la délibération, la questionner, donc la différer aussi. (Et c’est ainsi que le différend se fait jour dans la délibération et même dans le récit, ou autour de lui)» (J).

Je me permettrai de souligner le parallèle significatif de cette correspondance entre, d’un coté, la tension entre le récit et la délibération selon Lyotard et, d’un autre coté, ce que vous dites de votre travail à son moment de bascule, entre violence publique et publication de l’écriture. Je réalise que c’est ce que vous travaillez en ce moment, puisque vous m’apprenez que votre livre en cours vient sans doute plus explicitement sur cette question du rapport avec le public — la publication des pensées autant que la publicité des débats (pour rester dans le champ sémantique de l’Öffentlichkeit ouvert par Kant en allemand et repris par Jürgen Habermas), les deux étant constitutifs de l’espace public moderne, où l’on s’émancipe en s’orientant dans la pensée... (nb. précisions note K)

Accepteriez-vous, d’abord, que je dise que votre travail d’écriture se situe dans un premier temps beaucoup plus dans le travail du «récit», mais un récit qui honore la dette, tel que Lyotard le définit en rapport tendu avec la délibération ?

JA. Je vous suis reconnaissante de bien situer effectivement mon travail. Pouvez-vous néanmoins me dire ce que vous entendez alors  par récit ?

IU. Tout le travail que vous avez produit sur l’héritage d’un traumatisme génocidaire comme transmission-traduction, un travail spécifiquement d’écrivain-analysant qui caractérise votre œuvre, si on peut finalement l’appeler ainsi dans le double ou plein sens du terme «analysant», et une traduction qui se déroule dans le temps…

JA. Oui, c’est cela. C’est pourquoi un des chapitres de mon dernier livre s’intitule : «L’élaboration d’un héritage traumatique par déplacement dans l’espace politico-culturel du tiers».

IU. Alors pourrait-on dire que, suite au temps de la dette où le récit n’est pas une synthèse (à la différence de chez Ricoeur, au strict niveau philologique ou littéraire d’une partie de ses travaux, dont la métaphysique résiste à cette fonction de synthèse),  mais qu’il effectue une traduction transformatrice de et par la vie psychique, alors «pénétrer l’espace public par une métabolisation psychique de la violence», qui répond à et répond de la violence, c’est, toujours pour suivre le fil de Lyotard, de façon plus horizontale cette fois, œuvrer ou participer, dans un second «coup», à faire monter la délibération ?

JA. Oui, je vois. Je peux vous répondre de la façon suivante.

Un de mes collègues associé à la publication du livre sur le journal de déportation de mon père, Jean-François Chiantaretto (L), un psychanalyste, a récemment publié un livre où il lit trois auteurs, l’écrivain Imre Kertész, un peintre à propos de sa biographie, Gérard Garouste, et Janine Altounian. A propos d’Altounian, il dit que je me saisis des textes des autres à travers le prisme de ma propre histoire : en ce sens, c’est «horizontal» au sens où vous le dites. C’est comme un espace de délibération : ce qui m’intéresse, c’est de travailler à saisir à partir de quel élément de leur ascendance ils sont eux aussi récepteurs de ce que je dis par ailleurs. Bien sûr, je travaille des écrivains en lien avec un trauma historique, 14-18, la Shoah, la guerre d’Algérie, … Albert Camus, Ruth Klüger, Aharon Appelfeld, mais aussi Annie Ernaux… Donc, il y a également des gens tout à fait autres au regard du trauma de type historique (guerre, génocide), des gens dans les familles de qui il y eut la mort d’un enfant, un oncle ou frère interné chez les fous, familles où il y a un grand secret… Ce qui m’intéresse dans ce travail, c’est la rencontre avec des gens sensibles à l’effondrement traumatique que j’analyse dans mes livres. Par exemple, je suis allée en Amérique du Nord, et en privé, deux personnes qui ont participé à la rencontre publique m’ont parlé de leur histoire personnelle d’enfant adoptée. Simultanément, il y a aussi tous ceux qui n’ont pas d’oreilles pour cela. Je les rencontre aussi, bien sûr, et je ne peux pas croire qu’on soit sourd à ces expériences ! C’est une sorte de curiosité anthropologique pour moi. Voilà, pour l’espace de la délibération.

Encore un autre genre de rencontre «horizontale», c’est avec les Arméniens, d’abord les jeunes rencontrés  hors des lieux arméniens : je suis contente de voir que leur inconscient véhicule les mêmes choses que ce que je dis dans mes livres ! Mais dès que je les rencontre dans la communauté arménienne, il ne se passe plus rien concernant la transmission psychique, et on me sollicite sur l’histoire. Je réponds que je ne suis pas historienne. Ou bien on me parle d’aller en Arménie, mais moi, je suis française et là où je rêve de voyager, c’est en Turquie, là où vivaient mes ancêtres. On me dit aussi que la vie est belle, qu’il n’est pas, plus besoin de s’interroger sur la transmission. Et je vois qu’on produit du folklore en considérant que ça suffit. Oui, bien sûr, la vie est belle ! Et je sais la déguster, j’aime aller marcher sur la Sainte Victoire ou faire d’autres belles promenades dans des paysages qui comptent pour moi. Mais le folklore qui ne tient pas compte du travail de traduction de l’héritage, c’est un monde de la reproduction vide, ça n’est pas ça qui m’importe.

IU. Tout «retour» est impossible ; il faut lâcher le «reste» dont parle Nathalie Zaltman à votre propos dans «L’impact des mots» (M)

JA. Oui. Et il faut que je relise cet article…

IU .  … Nathalie Zaltman : «Les mots engendrent ; les mots transforment ; les mots détruisent […] Janine Altounian apporte à ces questions une contribution inestimable […] [sur] ce qui est perdu, détruit, transmis, [quoi] ?, comment ? […] voilà ce que l’écriture de Freud lui permet d’explorer — traversée traumatique et exil […] La traduction fait apparaître son gain et ce qu’elle ne peut manquer de perdre, son reste […] Toute tentation de suppression des écarts, toute visée tautologique de suppression du reste et de l’écart a une portée meurtrière pour la vie psychique»...

JA. Oui, c’est comme dans l’exil. Et il faut traduire ce reste…

IU. Le même que celui dont nous parlions tout à l’heure à propos des survivants qui ont fait avec. Et vous le traduisez.

JA. Mes livres sont d’abord des recompositions à partir des restes. Je n’aime pas écrire. Tous mes livres ont été composés par la remise en ordre d’articles divers que j’avais publiés auparavant : le premier livre, dont nous parlions tout à l’heure à propos de son déclencheur «terroriste» a d’emblée regroupé des articles que j’avais écrits à partir de 1975, «Comment peut-on être arménien», à l’occasion du soixantième anniversaire du génocide, déjà paru dans la revue Les Temps Modernes ; «une Arménienne à l’école» qui veut témoigner de l’indispensable accès médiatisé à la culture ; et «A la recherche d’une relation au père soixante ans après le génocide», où la question est celle de l’accès possible au passé, notre passé… (N) Mon dernier livre personnel, hormis le livre collectif de 2009, c’est L’intraduisible, de 2005. Alors en ce moment, je prépare une nouvelle remise en ordre d’articles divers. C’est le livre que nous évoquions en commençant à parler de la violence, de «s’en dégager», «sans pardon ni vengeance».

Et je parlais de l’Arménie : elle m’est évidemment utile, comme le geste du terroriste de type psychotique. C’est un Etat qui me concerne, non pas directement, mais par les effets de son existence dans l’espace public : on parle de lui, donc d’un signifiant auquel je me réfère en m’en démarquant. Je crois que la perte sur laquelle j’écris en l’enregistrant au sein de mon «pays d’accueil», la France, est différente de celle qui s’enregistre en Arménie après ses années de domination soviétique !

Paris, janvier — février 2012 

Notes

A. L’acte terroriste dont parle Janine Altounian est la prise d’otage au Consulat de Turquie en septembre 1981, à Paris. Ce ne fut pas le seul acte terroriste arménien durant cette période. Notamment, en juillet - août 1982 (l’article sera publié en février 1982), à Paris, plusieurs attentats eurent lieu à la bombe dans des lieux publics, il y eut des blessés dans deux des attentats. Durant le même été, une bombe fut aussi désamorcée à temps. Et le seul mort de cette série fut Pierre Gulumian, tué par la bombe qui lui explosa au visage pendant qu’il la préparait.

B. Journal de déportation que ce dernier aura rédigé en «sans doute en 1919» dit sa fille, lors de son arrivée en France, il est intitulé : 10 août 1915, mercredi, tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919. Ce journal a été republié, avec cartes, correspondance de son père, etc. dans Janine Altounian, Mémoire du génocide arménien : héritage traumatique et travail analytique, Paris, PUF, 2009, avec notamment une contribution du traducteur Krikor Beledian, «Traduire un témoignage écrit dans la langue des autres», sur la langue du journal, et un article où Janine Altounian raconte «l’histoire du manuscrit paternel sans assignataire» (autres contributions de : Jean-François Chiantaretto , Manuela Fraire, Yolanda Gampel, René Kaës, Régine Weintrater) ; voir la vidéo de la table ronde:

 http://www.memorialdelashoah.org/a_actus/getDetailsAction.do?actuId=569

C. Janine Altounian, Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie. Un génocide aux déserts de l’inconscient, Paris, Les Belles Lettres, 1990, préface de René Kaës

D. «L’avantage d’une conversation c’est qu’on ne parle pas des mêmes choses», entretien avec Janine Altounian, Hélène Trivouss-Widlöcher, Daniel Widlöcher, dans Pourquoi le fanatisme? Penser/rêver, n° 8, 2005

E. Janine Altounian a analysé cela de façon plus approfondie dans une section intitulée «Dire la vérité se vit comme une transgression», de son livre en cours de parution : De la cure à l’écriture. L’élaboration d’un héritage traumatique, Paris, PUF (2012)

F. Alain Finkielkraut émet cette opinion dans la tribune déjà évoquée note M du premier article de ce dossier (I. Ullern, «Traduire, un usage artisanal du passé qui transforme la scène publique») : Revue la règle du jeu, séminaire du dimanche 8 janvier 2012, «qui a peur d’une loi mémorielle» (http://laregledujeu.org/).

G. Taner Akçam, «La négation du génocide est une industrie», entretien paru dans Le Monde du 21/1/2012 (référé par Isabelle Ullern, «Traduire...», note J de la première pièce de ce dossier).

H. Janine Altounian, section  «Comment se soustraire à l’emprise d’un passé traumatique ?», de son livre à paraître, De la cure à l’écriture. L’élaboration d’un héritage traumatique, Paris, PUF, 2012 (op. cit. dans le premier article de ce dossier, I. Ullern, «Traduire...»). Rappelons que cette section a été antérieurement publiée par J. Altounian,  sous une forme différente (ainsi qu’elle procède pour tous ses livres), et avec un titre plus directement suggestif en termes politiques: «Se dégager de l’emprise des violences, sans pardon ni vengeance»)

I. Jacques Rancière, La Mésentente / Politique et Philosophie, Galilée, 1995pp. 140-141

J. Jean-François Lyotard, Le Différend, Éd. de Minuit, 1983, p. 256

K. Emmanuel Kant, «Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?» (Berlin, 1786), je me réfère à la traduction par Alexis Philonenko chez Vrin, Paris, 1959 ; «Réponse à la question ‘Qu’est-ce que les Lumières ?’» (Berlin, 1784), je me réfère à la traduction de 1985, par Heinz Wisman, dans les Œuvres philosophiques de E. Kant, Paris, Gallimard, collection «Pléiade». Ces deux essais, clés, sont à garder en lien avec la redéfinition de «l’espace public» proposée par Jürgen Habermas, Morale et communication (1983), traduction et introduction par Christian Bouchindhomme, Paris, Le Cerf, 1986, où le traducteur explicite, pour un public français réticent : «S'appuyant sur une analyse lucide de la modernité, Habermas montre que si la tâche philosophique de médiation de la rationalité demande certes à être réévaluée, elle est non seulement possible mais encore essentielle à notre réflexion. […] Habermas [met en œuvre] la conception de la philosophie qu'il défend […] qui préconise une coopération de toutes les activités intellectuellesIl [met en place une philosophie] des relations humaines dans les sociétés contemporaines ; théorie formelle de l'intersubjectivité, elle apparaît comme une morale non prescriptive dont les principes ne sont liés qu'à la garantie de l'intercompréhension […].

En contrepoint de cet entretien avec Janine Altounian, en prenant appui sur les références qu’elle utilise (la psychanalyse, Lyotard, Rancière...), il est important de prendre en compte que cette position de Habermas forme une sorte de triptyque constitutif de la question et de la pensée contemporaines de/dans l’espace public, face à celles de Rancière, d’une part, et de Lyotard, d’autre part - qui la connaissant et s’en démarquent, chacun selon sa stratégie éthique, poétique et politique propre.

Prises ensemble, sans confusion, et mises en regard avec la vie psychique valorisée par la psychanalyse et dont se sert Janine Altounian dans son propre travail caractéristique d’écrivain, ces stratégies philosophiques proposent autant de variations dialoguantes sur le thème de la pensée considérée comme irrigation éthique, psycho-dynamique, intelligente et créatrice vitale, entre les humains, en société… Tel un véritable processus culturel capable de «faire avec» la violence et la nécessité d’être-humain par ou pour l’autre-homme (cette fois, ma référence pour dire le constitutif du «moi»-humain se tient délibérément du côté de l’éthique levinassienne).

L. Jean-François Chianteretto, Trouver en soi la force d’exister. Clinique et écriture, Paris, Campagne Première, 2011.

M. Nathalie Zaltzman, «L’impact des mots», dans Topique, 2006/96, ce qui est cité suite à cette référence vient des pages 86 et 88 (voir aussi les autres références, données dans la note «N» du premier article de ce dossier). L’article de Nathalie Zaltzman fait partie d’un ensemble dans le numéro de la revue, qui travaille à partir de trois livres, trois façons de réagir au  crime historique:

«Ce sont L’écriture de Freud - Traversée traumatique et traduction de J. Altounian, Rêver sous le IIIe Reich de Ch. Beradt, L.T.I. La langue du IIIe Reich de V. Klemperer. Analyser les rapports de la langue à la vie psychique c’est à quoi contribue l’ouvrage de J. Altounian. Le modèle de la perte pour la traduction, celui du reste pour l’interprétation diffèrent. Analyser les mécanismes de corruption du langage et du psychique c’est ce à quoi contribuent les ouvrages de Beradt et de Klemperer. [...] Trois ouvrages ont été choisis comme matériau «clinique», commun, volontairement issus d’une autre discipline de pensée que celle de la psychanalyse pour que lui fasse retour de l’extérieur de sa discipline le bien-fondé du privilège d’action qu’elle, la psychanalyse, donne aux mots. Chacun des auteurs, J. Altounian la traductrice, Ch. Beradt la socio-polito-logue et V. Klemperer le philologue prennent pour objet de leur réflexion l’activité organique des mots, leur circulation et leurs effets au sein de la vie psychique des individus et des masses. Chacun des auteurs suit dans son champ propre l’influence qu’ils exercent, décisivement, souverainement sur la perpétuation, le développement ou l’extinction de la vie psychique.» (op. cit. pp. 91, 85-86)

N. Janine Altounian, Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie, op.cit. Le titre est une citation d’une réplique de la reine d’Arménie, Laodice, dans la tragédie de Pierre Corneille, Nicomède, Paris, 1658 ; acte V, scène 6 : «Je ne veux point régner sur votre Bithynie: Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie»

 

Publié sur le site de l'Atelier international des usages publics du passé le 2 mars 2012