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Bref apologue pour des inactuelles (dans l’usage public du passé)

Isabelle Ullern ©

i.ullern.w[at]gmail.com

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«Les jours d’après la mort à ceux d’avant la vie
[...]
À présent j'ai droit au silence 
Malgré la foule des paroles 
Malgré les milliers de chansons 
la tristesse ne s’est jamais dissipée et pourtant 

La joie non plus ne s’est jamais envolée»

Tanikawa Shuntarô, «Ange au grelot», Les anges de Klee, 2003

[Illustration: D'après Paul Klee Engel voller Hoffnung 1939]

Des «Inactuelles» comme des intempestives : pour tendre d’un coup la scène intellectuelle des usages du passé. Par le recours à de la résistance. Contre leur réduction dans l’actualité. Le passé dont on use est celui qui ne passe pas sur la scène contemporaine... Mais celui qui, si temporaire, passe tant qu’on l’ignore?

Atmen wir wieder eine freie Luft ; die Stunde dieser Gefahr ist vorübergegangen, Friedrich Nietzsche, Morgenröte, 1881

[«Respirons de nouveau un air libre ; l’heure de ce danger est passée», Aurore]

Chercher des inactuelles dans les impasses arcboutées ou opaques de l’actuel, ses débats en pleine lumière comme ses résurgences de danger, chercher à l’arrachée des voies pour respirer un air de nouveau libre, c’est retourner le passé sur sa propre inactualité ; c’est en libérer le potentiel par la tension de la contrainte et de l’étude endurante, ranimant comme braise la lettre enfouie sous la cendre. La retenue qui s’oppose à l’acte en revenant au virtuel :

L’actuel, c’est ce qui est «effectif, réel» ; ce qui est «présent, qui a lieu présentement», de actualis, de actus, acte [...] En termes de théologie et de philosophie, grâce actuelle, par opposition à grâce habituelle ; péché actuel, par opposition à péché originel ; volonté actuelle, par opposition à volonté potentielle ; intention actuelle, par opposition à intention virtuelle.»

D’après le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, 1863s

L’inactuel dans l’usage du passé, un revenant. C’est la voie laborieuse qui fouaille le mutisme et la mémoire, les édifications ou les usages, le bavardage et l’oubli. C’est la tâche acceptant l’épreuve de l’intranquillité, la recherche d’autres formes d’expérience de transmission ; pour le travail de la culture, sa traduction comme perte, mais aussi son «élaboration profonde» (n’est-ce pas le sens qu’en psychanalyse on donne au terme «Arbeit», comme dans... Kulturarbeit ?).

Une transmission de rebours possède en elle la connaissance implicite qu’elle ne vient pas du passé vers le présent. Non, la connaissance n’est pas une anamnèse. En la cherchant à l’encontre du présent, à l’encontre d’où gisent les attentes conflictuelles et impatientes de régulation morale de l’histoire, c’est un avenir dans le passé qui vient élaborer de l’avenir : attente d’où nous contiennent nos limites, qu’on le veuille ou non ; contention qui oblige à la tension pour juste un peu d’avenir encore insu, que rien n’assure, qui demande à être enfin lu : écrit ; en tant qu’il s’agit de formes traduisant des actes et pensées d’autrui, inconnus, passés. Passés, comme ayant passé «l’heure du danger», temporaire - et l’histoire comme travail, peine, tâche d’apposition complexe de ces traversées catastrophiques et inchoatives. 

Pour mettre en œuvre cette économie psychique et proprement humaine du temps, agi, vécu - où «wieder» dit la répétition de ce qui fut comme engendrant l’à nouveau -, pour mettre en œuvre cette économie d’une pensée historique ou culturelle à la façon d’une élaboration réflexive et patiente, performative, d’une respiration à nouveau d’un air libre, il ne suffit sans doute pas de recevoir et de transmettre quelque chose qu’on aura exhumé ou reconstitué, qu’on croira avoir tiré de l’oubli. La trace est fragmentaire, illisible. Inconnue. Le legs n’est ni disponible, ni donné ; il est d’abord perdu, non inscrit. Si fragile en cela. C’est ce que l’on méconnaît dans le règne laissé à l’actuel, laissant croire que le temps contemporain en procède ; actuel saturant l’espace public : comme s’il suffisait de «faire mémoire», à l’instant, pour être quitte du temps, passant tel un déséquilibre irréductible. Comme si, face à la régulation politique, la connaissance suffisait à l’esprit critique, comme si elle ne procédait qu’en exhumant, reconstituant, en pure raison vers l’avant d’un jugement de la sorte éclairé, qu’on attend d’y poser.

«Non, une chose est claire : le cours de l’expérience a chuté [...] Le fait, pourtant, n’est peut-être pas aussi étonnant qu’il y paraît. N’a-t-on pas constaté que les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. Ce qui s’est répandu [...] dans le flot des livres de guerre n’avait rien à voir avec une expérience quelconque, car l’expérience se transmet de bouche à oreille. Non, cette dévalorisation n’avait rien d’étonnant. Car jamais expériences n’ont été aussi radicalement démenties que l’expérience stratégique par la guerre de position, l’expérience économique par l’inflation, l’expérience corporelle par l’épreuve de la faim, l’expérience morale par les manœuvres des gouvernants. Une génération [...] se retrouvait à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain.»

 Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, 1933 

Le travail du passé par l’inactuel réclame une stratégie de mise en correspondance éprouvante de ce qui ne tient pas ensemble : comme la violence avec le corps et le visage humains sur la scène historique ; comme la perte de l’expérience, et de la transmission de l’expérience, avec la scène de la communication politique et des sciences. L’arborescence et le retournement qu’effectue l’apposition du disparate et de l’incongru, pour peu qu’on les pousse en «nous» écoutant le faire, l’un l’autre, et l’autre encore, déconcertent. De cette perplexité gênante, réflexivité sensible malaisée, de ce qu’elle laisse, informe, revenir à la façon d’une expérience inattendue, vécue telle, et qu’on se donnera le temps d’entendre et de déchiffrer, peut procéder le commencement d’un travail d’interrogation, de recherche ; en vue d’inscrire les motifs, les sources et les raisons de la perplexité : qu’est ce que c’est, cette histoire ? Pour autant que l’étonnement contienne aussi une requête et une adresse : une interlocution ; pour autant que l’étonnement contienne aussi une reconnaissante de dette et d’impuissance, à l’égard de ce qui est détruit ou perdu, en dépit de l’inactuel.

L’intempestivité de l’inactuel tient aux dialogues nécessaires au déchiffrement retourné ; elle est l’interlocution tissée de hiatus et de sauts de registres étranges. Interlocution qui engendre ses acteurs. Le «passé» de paroles et leurs visages enfouis, dont on renommera le souvenir, et seulement le souvenir reconquis, non sur les ruines mais sur des lignes de fuite ayant transpercé le temps présent, ce «passé» n’est jamais «là», ni dans l’espace, ni dans le temps. Ni dans les mots, traces, traductions, reprises, dont l’élan, l’affect, le désir n’atteignent pas forcément la phrase, ne disent pas leur défaut d’origine. Le passé n’est jamais exactement celui de quelqu’un ou quelques uns, en propre exclusif. Affleurant, il sera toujours juste possible, intervalle entre deux voix, au moins, se méconnaissant et, dans la méconnaissance, alternant le silence et l’entente d’une alternance imaginative, rythmique, laissant percer de l’intervalle.

A l’endroit du percement, un trou noir, détresse où «passe» la lumière ; de nouveau. Tangente d’une respiration attentive à ce qu’on n’attend plus.