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Quels enjeux derrière le bac italien de 2010 ?

Enrico Castelli Gattinara ©
castelligattinara[at]uniroma1.it

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En Italie le « Bac » — l’examen final que les élèves des lycées et des instituts techniques doivent passer pour terminer leur formation scolaire — prévoit comme première épreuve la rédaction d’un texte. Tous les ans il y a des polémiques et des critiques sur les sujets donnés par le Ministère ou sur les textes choisis pour le commentaire. Mais en 2010 le Ministre et ses conseillers ont choisi de proposer des sujets dont les implications ont soulevé des réserves d’un ordre différent par rapport à celles des années précédentes, et qu’on aurait espérées plus vives.
Dans l’ensemble des propositions que les candidats devaient choisir, il y en avait deux qui témoignaient explicitement de l’orientation politique du gouvernement de centre-droite et de sa façon de faire que l’histoire serve ses intérêts. Le sujet d'histoire concernait en effet un argument qui a été l’un des récents chevaux de bataille de la droite pour critiquer les crimes des communistes : la question des
foibe et du confin oriental, à savoir des cavernes karstiques souterraines où les partisans yougoslaves ont jeté les corps des italiens tués pendant les dernières années de la Deuxième guerre mondiale, lorsque des centaines de milliers d’italiens étaient obligés d’abandonner l’Istrie et la Dalmatie. Question obscure, compliquée, douloureuse, longtemps ignorée par l’histoire officielle et que les manuels d’histoire se limitent normalement à mentionner en marge. Le sujet demandait d’analyser le problème seulement à partir de 1943, laissant ainsi de coté les causes et le contexte plus ample de toute la question (y compris la politique de nettoyage ethnique et raciale du fascisme dans cette région et la terrible occupation nazi-fasciste à partir de 1941). Ce qui révèle une bien étrange conception de l’analyse historique.
Mais le fait que le Ministère ait une conception partiale, décontextualisée et simplifiée de l’histoire est encore plus flagrant avec l’un des sujets indiqués pour la rédaction d’un « essai bref ». Parmi les choix possibles (la recherche du bonheur, le plaisir, la musique) l’un de titres était : «Le rôle des jeunes dans l’histoire et dans la politique : les leaders parlent », suivi de quatre textes de « leaders » que les étudiants auraient dû prendre comme point de départ : comme si de rien n’était, l’un des textes des leaders choisis était une phrase de Mussolini, placée en tête et suivie de textes de Togliatti, de Moro et du pape Jean-Paul II.
Il faut souligner que dans cette épreuve, on n’attend pas du candidat une analyse historique, mais simplement une réflexion sur la contemporanéité, écrite à la façon d’un article de journal, les textes proposés aidant seulement pour diriger la pensée.
Certes, le président de la Chambre des députés, Fini, avait bien déclaré une fois que Mussolini avait été l’homme politique « le plus important du XXe siècle », mais ce qui donne à réfléchir est d’une part le choix des « leaders », qui respecte grossièrement la
par condicio (le fasciste, le communiste, le centriste et le catholique) les mettant tous sur un même plan, comme si désormais on pouvait considérer un discours de Mussolini comme un point de repère neutre, bien digéré par l’histoire et neutralisé par le passé ; et d’autre part le fait que le texte de Mussolini choisi est présenté complètement hors contexte, « simplement » parce qu’il parle des jeunes.
Or, le problème majeur est que ce texte est aussi celui où Mussolini assume explicitement la responsabilité politique et morale de l’assassinat de Matteotti, le leader socialiste kidnappé et tué par les fascistes en 1924. C’est un texte tiré du fameux discours à la chambre des députés du 3 janvier 1925, à la suite duquel Mussolini instaure le régime fasciste et élimine toutes les libertés fondamentales. Mais les élèves, appelés à écrire sur les jeunes, n’en peuvent rien suspecter parce que la citation ne le laisse aucunement comprendre. La voilà : « Enfin, Messieurs, pourquoi sommes-nous en train de chercher midi à quatorze heures [en italien :
cercare farfalle sotto l'arco di Tito]? Eh bien, je déclare ici, devant cette Assemblée et devant tout le peuple italien, que j’assume, moi seul, la responsabilité politique, morale, historique de tout ce qui s’est produit (Applaudissements réitérés — Hurlements : Nous sommes tous avec vous ! Tous avec vous !). Si des phrases plus ou moins déformées suffisent pour pendre un homme, alors sortez le gibet et sortez la corde ; si le fascisme n'a été qu'une affaire d'huile de ricin et de matraques, et non pas un élan superbe de l'élite de la jeunesse italienne, c'est à moi qu'en revient la faute !(Applaudissements). Si le fascisme a été une association de malfaiteurs, alors je suis le chef de cette association de malfaiteurs ! Applaudissements vifs et prolongés - Hurlements : Nous sommes tous avec vous ! ».
Voilà la façon de mélanger les choses dans une soupe homogène où les différences disparaissent et les textes peuvent être cités n’importe comment et dans n’importe quel but : c’est une façon « grand public » dont le modèle ressemble dangereusement à celui de la télévision italienne, banalisée et simplifiée à tel point que tout semble équivalent; les contextes, les implications, les conséquences comme les prémisses n’ont plus aucune importance. Une belle manière, sans doute, de réécrire l’histoire.

Publié sur le site de l'Atelier international de recherche sur les usages publics du passé le 3 février 2011.